Passé la vague, ou plutôt le tsunami d’émotion, que faut-il retenir de l’affaire des lasagnes au cheval qui voulait se faire aussi gros que le bœuf ? Eh bien pas mal de choses au fond. D’abord, que nous vivons toujours dans le meilleur des mondes possibles, y compris en se bandant les yeux : pourvu que ça dure ! Mais surtout, qu’il faut éviter de se tromper de débat. Car ce qui a choqué l’opinion, tout au long de ce scandale devenu européen, ce n’est pas tant la situation  dramatique où se trouve une bonne partie de l’industrie agroalimentaire contemporaine, réduite aux abois pour fabriquer de la valeur ajoutée approximative à très bas coût, mais le fait qu’on ait simplement menti sur l’étiquette d’un produit de consommation courante. « Cheval » à la place de « bœuf ». Par un processus naturel d’identification, beaucoup de monde s’est imaginé faire entrer dans son estomac du cheval, bête sympathique qui est un peu en Occident ce qu’est la vache en Inde : un animal sacré ou presque. Emballage menteur et inconscient collectif ont donc soulevé une (légitime) indignation. Mais là où la partie n’est pas gagnée, c’est qu’on aura tôt fait d’oublier ce scandale pour, assez rapidement, se ranger derrière nos vieilles habitudes de consommateurs, aidés en cela par un lobby industriel dont l’un des bras armés est la diffusion de spots sur nos écrans, véritable machine de guerre commerciale relayée par les réseaux de la grande distribution elle-même soucieuse de restaurer une image de distributeur responsable.

Pourtant, à la lecture de deux ou trois articles importants sur la blogosphère, il nous semble essentiel de revenir au vrai débat de fond : que mange-t-on vraiment aujourd’hui ? Sait-on seulement comment s’organisent les fabricants de plats préparés ? Dans quel cadre réglementaire évoluent les pratiques industrielles alimentaires? Sur le site de Rue 89, un mot clé a été mis en avant qui a par ailleurs suscité la création d’une page spéciale sur Wikipedia : minerai de viande. Oui, vous lisez bien : minerai, comme on parle d’un gisement contenant des minéraux et métaux utiles, cuivre, nickel, plomb… Sauf que là, il s’agit de viande. De quelle viande ? En fait, des bas morceaux. Mais très bas : pas le collier ou la macreuse de nos pot-au-feu de grands-mères qui demandent des cuissons longues pour les attendrir. Non, des quasi-rebuts qu’on n’utilisait pas il y a encore quelques années. Un texte officiel le définit depuis 2003 qui s’appuie sur un autre daté de 1997 (eh oui, déjà…) : « Le minerai ou minerai de chair utilisé pour la fabrication des viandes hachées correspond exclusivement à des ensembles de muscles striés et de leurs affranchis, y compris les tissus graisseux y attenant, provenant de viandes fraîches découpées et désossées, réfrigérées, congelées ou surgelées ». Traduction : la viande contenue dans les boîtes de raviolis ou entrant dans la composition d’une moussaka surgelée n’en est presque plus. unplusbio franssnyderDans un article du magazine VSD, un ancien vétérinaire expert auprès des tribunaux entre dans le détail : « On ne trouve dans le minerai que des petits morceaux de plus ou moins bonne qualité… normalement », souligne le Pr Gilbert Mouthon. Mais allez faire un tour dans certains abattoirs à 4 ou 5 heures du matin, quand il n’y a personne… Pour faire plus de “viande”, ils y mettent de tout. »

En réalité, poursuit VSD, « on peut y trouver de tout : broyats d’os, tendons, nerfs, viscères, aponévroses (membrane fibreuse entourant le muscle), périoste (tissu revêtant les os), morceaux souillés… « Même des abcès ! » poursuit le Pr Mouthon, dénonçant l’opacité complète de cette «récupération». L’ajout de graisses et de collagène (qui enrobe les fibres musculaires) n’est pas rare… » Nous voilà prévenus. « Mais alors où est le problème, s’interroge la journaliste spécialisée Colette Roos sur le site de Rue89 ? Le problème, c’est d’avoir créé un système où tous ces éléments se combinent :

  • les consommateurs, qui se comportent comme des enfants immatures (pléonasme) dans un magasin de bonbons ;
  • les industriels, qui cherchent à préserver leurs marges dans un contexte de spéculations sur les matières premières (et parfois aussi, de réelle pénurie) et se plaisent à maintenir leurs clients dans un état de dépendance totale en leur proposant des plats toujours trop sucrés, trop salés, trop gras (voir à ce propos les résultats de la dernière enquête de l’Oqali) ;
  • les institutions européennes, qui rechignent à réglementer sur les problèmes de fond (à commencer par les conflits d’intérêts en leur sein) et se concentrent sur des histoires de courbure de bananes ;
  • les agences de sécurité sanitaire, sous-équipées et sous-dotées en budget, incapables de faire face à l’ampleur des contrôles à réaliser. »

Voilà, quand on a dit tout ça, on est bien avancés. Tiens, ça me fait dire qu'il faut que j'aille faire des courses au chef-lieu pour remplir mon frigo. Oui mais où, maintenant que je suis si bien informé. Pas d'hésitation, je file à ma biocoop préférée !