Chez nous à Bonnaude, on n'en revient toujours pas. L'autre jour, à la radio, alors que nous terminons notre petit déjeuner, nous entendons que les agriculteurs vont manifester le 16 janvier contre la directive nitrates. De quoi ? Plaît-il ? Vous pouvez m'expliquer ? Oui, il s'agit d'une journée d'action nationale contre l'application d'une directive européenne qui vise, sur le fond et à l'échelle continentale, à tenter de mieux protéger l'environnement et les ressources naturelles dont la qualité de l'eau. Daté de 1991, ce texte s'impose aux États-membres qui doivent l'intégrer dans leur droit de l'environnement. Une intégration progressive, souvent plombée par de nombreux contentieux, mais dont le mérite est d'essayer de réduire à terme la dose de pesticides et d'engrais chimiques qui rendent le sol européen aussi poreux que minéralisé, déserté de sa microfaune et microflore et vidé de sa substance humique...

Ah bon, il s'agit donc de sauver le sol et les ressources en eau ? Mais c'est bien ça, dites-moi. Eh oui, c'est pas mal puisque c'est même tout à fait urgent. Mais que croyez-vous que la profession agricole hexagonale, deuxième puissance agricole mondiale et premier employeur de molécules de synthèses aux champs, pense de cette noble idée ? Tout simplement, et je copie-colle ici la déclaration de la non moins noble institution qu'on appelle la FNSEA (fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), qu'elle aurait des conséquences négatives sur la pérennité de notre agriculture et plus largement, sur l’économie de notre pays ainsi que sur la préservation de l’environnement. Oui ma mie, rien que ça. Allié au syndicat des JA (Jeunes agriculteurs), la puissante FNSEA dont la réputation de cooptation des ministres de l'agriculture n'est pas usurpée, estime qu'il faut mettre en place un moratoire sur l’extension des zones vulnérables dans l’attente d’une vraie étude scientifique et de reporter la signature par les préfets coordonnateurs de bassin des arrêtés de délimitation ; renvoyer au niveau régional la définition des calendriers d’épandage ; revoir complètement la copie du gouvernement sur le cadrage des 5èmes programmes d’action Directive «nitrates» ; enfin arrêter un plan en faveur de la compétitivité de l’élevage français.

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On l'a bien compris, pas la peine de crier toujours plus fort : les agriculteurs conventionnels majoritaires n'en veulent pas, de cette fameuse directive. Et pour cause. Ils sont pieds et poings liés dans leur relation fatale à une grande distribution qui se fout bien d'environnement, endettés jusqu'au cou par des crédits à taux bonifiés sur des parcours d'installation où le toujours plus est la norme (réduction du nombre d'exploitations dans le pays mais certainement pas des surfaces par individu...), dépendants financièrement d'aides de la PAC sans lesquelles ils rendent en deux minutes leur tablier (et dont ils redoutent la réforme en cours) : en bref, le monde agricole est bien plus préoccupé de l'urgence de sa survie qui ne tient qu'à un fil que de savoir s'il sera possible un jour de reboire au robinet de la Bretagne ou d'ailleurs.

J'allais oublier : de quel monde agricole parlons-nous ? Assurément pas du nôtre, nous les petits bio qui ne signifions rien en volume et ne pouvons donc pas lutter à armes égales contre les dérives de ces "confrères". Ce qui me fait dire qu'il y aura toujours un fossé entre nous... mais qu'on ne déviera pas pour autant de notre jeune trajectoire. Celle des besogneux qui désherbent encore à la main ou au monoroue, qui considèrent qu'un hectare ou deux de parcelle devrait suffire à l'autosubsistance et au commerce de proximité, et qui voient bien, du bord de leurs terrasses au sol rustique à flanc de coteaux cévenols, qu'un petit agriculteur de campagne est au final à peine moins pauvre qu'un gros suréquipé. Combien de bénéficiaires de RSA dans les exploitations de dizaines d'hectares ? De plus en plus. Or aller contre le bon sens précipite la chute de ce monde à demi fini. Assez, que dis-je, stop. Il est temps que les lobbies cessent de faire du paysan moyen un irresponsable. Lui est forcément coupable en partie, refusant d'ouvrir des yeux neufs, mais il est également dépassé par ce qui se produit. C'est donc à la FNSEA, aux JA et avec eux, à la grande majorité des chambres d'agriculture de France qui les représentent et enfin au législateur, d'imaginer de concevoir un jour une transition douce, progressive mais irréversible vers une réelle prise en compte du facteur environnemental. Cela se traduirait pour les paysans par le respect de leur propre métier, de leur intégrité physique, de leurs relations sociales et de l'envie d'y croir. Jusqu'à, pourquoi pas, celle de transmettre le virus agricole aux plus jeunes qui préfèrent encore aujourd'hui, et de loin, l'exode rural à tout projet de rester au pays. Nom di diou !